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L’espace est-il un frigo géant pour l’intelligence artificielle ?

Dernière mise à jour : il y a 9 heures

En février 2026, Elon Musk annonce vouloir installer des centres de données en orbite pour faire fonctionner l’intelligence artificielle. Très vite, un argument s’impose dans les commentaires : dans l’espace, le refroidissement serait « gratuit », puisqu’il y fait très froid.


Cette affirmation, largement partagée, est pourtant fausse. Elle révèle une confusion fréquente entre température, chaleur et transfert thermique. Elle offre surtout une occasion précieuse de développer l’esprit critique et de revenir à des questions simples, mais fondamentales : qu’est-ce que la température ? Comment la chaleur se déplace-t-elle d’un objet à un autre ? Et l’espace est-il vraiment un environnement froid ?



Qu’est-ce que la température ?

La température est une des grandeurs physiques les plus familières de notre quotidien : nous la consultons chaque matin pour savoir comment nous habiller, nous la surveillons lorsque nous cuisinons, nous la mesurons quand un enfant a de la fièvre. Mais que mesure-t-on exactement ?


La température caractérise le degré d’agitation des particules qui composent la matière. Dans un gaz, les molécules se déplacent librement dans toutes les directions, rebondissant les unes contre les autres. Plus elles se déplacent vite, plus le gaz est chaud. Dans un solide, les atomes vibrent autour de leur position d’équilibre : plus les vibrations sont intenses, plus le solide est chaud. La température est donc, fondamentalement, une mesure de l’énergie cinétique moyenne des particules d’un corps.


Un premier problème est donc posé, si pour qu'un objet ait une température, il faut qu'il soit constitué de matière, peut-on parler de température dans le vide ? Si un objet chaud placé dans le vide peut-il seulement se refroidir, puisqu'il n'y a aucune matière autour de lui pour échanger sa chaleur ?



Les trois modes de transfert de chaleur

La chaleur se déplace toujours d’un corps chaud vers un corps froid. C’est le second principe de la thermodynamique : jamais l’inverse ne se produit spontanément. Ce transfert peut se faire selon trois mécanismes. La plupart du temps ces phénomènes sont simultanés mais dans certains cas un seul de ces transferts entre en jeu.


Conduction

Convection

Rayonnement

Mécanisme

Contact entre particules

Mouvement d’un fluide

Ondes électromagnétiques

Milieu nécessaire

Solide, liquide ou gaz

Liquide ou gaz

Aucun (fonctionne dans le vide)

Exemple quotidien

Poignée de casserole brûlante

Radiateur qui chauffe une pièce

Chaleur du Soleil sur la peau

Sur Terre

Oui

Oui

Oui

Dans l’espace

Au sein du satellite uniquement

Non (pas de fluide extérieur)

Oui (seul mode vers l’extérieur)

Sur Terre, les trois modes coexistent en permanence. Quand vous tenez une tasse de café chaud, la chaleur se transmet à vos doigts par conduction à travers la céramique, l’air au-dessus du café s’élève par convection, et votre visage ressent la chaleur par rayonnement infrarouge. C’est cette combinaison qui rend le refroidissement sur Terre si efficace. Dans l’espace, en revanche, seul le rayonnement reste disponible pour évacuer la chaleur vers l’extérieur. Cette différence fondamentale est au cœur du défi posé par les serveurs IA orbitaux.



La conduction : la chaleur par contact

La conduction est le transfert de chaleur de proche en proche par contact direct entre particules voisines. Lorsque vous touchez une cuillère métallique plongée dans une soupe chaude, les atomes très agités du métal au contact du liquide transmettent progressivement leur énergie cinétique aux atomes voisins, et ainsi de suite jusqu’à l’extrémité de la cuillère, puis à votre main. Il n’y a pas de déplacement de matière : ce sont les vibrations qui se propagent.


Tous les matériaux ne conduisent pas la chaleur de la même manière. Les métaux, dont les électrons libres peuvent transporter l’énergie très rapidement, sont d’excellents conducteurs. Le cuivre conduit la chaleur environ 10 000 fois mieux que l’air. À l’inverse, les matériaux comme le bois, le polystyrène ou l’air immobile sont des isolants thermiques : ils ralentissent considérablement le flux de chaleur.


La loi qui décrit la conduction a été formulée en 1822 par le mathématicien français Joseph Fourier. Elle établit que le flux de chaleur à travers un matériau est proportionnel à la conductivité thermique du matériau et au gradient de température (la différence de température par unité de longueur). Plus le matériau conduit bien et plus l’écart de température est grand, plus la chaleur traverse vite.


Dans un satellite, la conduction joue un rôle essentiel pour acheminer la chaleur depuis les composants électroniques vers les surfaces extérieures. Les ingénieurs utilisent des caloducs (heat pipes) : des tubes fermés contenant un fluide qui s’évapore au contact du composant chaud et se condense au contact de la surface froide, transportant la chaleur par un cycle d’évaporation-condensation. Ce cycle ne nécessite aucune énergie externe et peut transporter de grandes quantités de chaleur sur de courtes distances.


En classe

Cycle 3 : Toucher différents objets posés sur une même table : une cuillère en métal, un crayon en bois, un verre en plastique. Ils sont tous à la même température (la température ambiante), pourtant le métal semble « plus froid » que le bois. Pourquoi ? [9]

Collège : On fixe  de petites billes de cire à intervalles réguliers sur des tiges de même longueur en cuivre, aluminium, acier et bois. En chauffant simultanément une extrémité de chaque tige (avec une bougie), on observe l’ordre dans lequel les billes fondent et tombent : d’abord sur le cuivre, puis l’aluminium, puis l’acier. Tracer les courbes T = f(t) pour chaque matériau et en déduire un classement des conductivités thermiques.

Lycée : Introduire la loi de Fourier et calculer le flux thermique à travers un mur. Comprendre le concept de résistance thermique utilisé dans l’isolation des bâtiments et l’étiquette énergétique des logements.



La convection : la chaleur en mouvement

La convection est le transfert de chaleur par déplacement de matière, un fluide (gaz ou liquide) qui se met en mouvement pour transporter l’énergie thermique. C’est le mécanisme de refroidissement le plus efficace dans notre vie quotidienne. Quand un radiateur chauffe l’air à son contact, cet air se dilate, devient moins dense et s’élève. De l’air plus frais vient le remplacer par en dessous, créant un courant circulaire : c’est la convection naturelle.


On peut aussi forcer le mouvement du fluide avec un ventilateur ou une pompe. Cette convection forcée est bien plus efficace que la convection naturelle. C’est le principe du ventilateur de votre ordinateur, du système de climatisation d’une voiture, ou des tours de refroidissement des centres de données.


La convection joue un rôle fondamental dans les phénomènes naturels à grande échelle. C’est elle qui redistribue la chaleur dans l’atmosphère terrestre, crée les vents, les courants océaniques, et même les mouvements du magma dans le manteau terrestre. C’est aussi la convection qui est le véritable responsable de l’élévation de température dans l’expérience classique du bocal fermé censée illustrer l’effet de serre : en supprimant les courants d’air par un couvercle, on empêche le refroidissement convectif, ce qui fait monter la température[4]. Pour les fenêtres qui laissent passer la lumière, le double vitrage limite la conduction grâce à deux vitres et réduit fortement la convection en piégeant une couche d’air immobile entre elles.



En classe

Cycle 3 : Observer les mouvements de l’eau colorée chauffée dans un bécher. En déduire que « l’eau chaude monte » et que cela crée un mouvement circulaire. Relier à la brise de mer : la terre chauffe plus vite que l’eau en journée, l’air chaud monte au-dessus de la terre et crée un appel d’air frais depuis la mer.

Collège : Comparer quantitativement le refroidissement avec et sans ventilateur à l’aide de sondes connectées (FizziQ). Tracer les deux courbes et calculer la différence de vitesse de refroidissement. Faire le lien avec le refroidissement éolien (« wind chill ») : par vent fort, notre corps perd de la chaleur plus vite, ce qui explique pourquoi on a « plus froid » même si la température de l’air n’a pas changé.

Lycée : Discuter les cellules de convection atmosphériques (cellules de Hadley) et leur rôle dans la distribution de la chaleur sur le globe. Comprendre pourquoi la convection est absente dans l’espace (pas de fluide) et ce que cela implique pour le refroidissement des satellites.




Le rayonnement : la chaleur sans matière

Le rayonnement thermique est le plus mystérieux des trois modes de transfert. Contrairement à la conduction et à la convection, il ne nécessite aucun support matériel. L’énergie se propage sous forme d’ondes électromagnétiques, à la vitesse de la lumière, et traverse le vide sans difficulté. C’est par rayonnement que la chaleur du Soleil nous parvient après avoir traversé 150 millions de kilomètres de vide.


Tout corps dont la température est supérieure au zéro absolu émet un rayonnement électromagnétique. À température ambiante (environ 20 °C ou 293 K), ce rayonnement se situe principalement dans l’infrarouge, invisible à l’œil nu. Le corps humain, à 37 °C, rayonne une puissance d’environ 100 watts, l’équivalent d’une ampoule à incandescence.


Lorsqu’un objet est chauffé au-delà de 500 °C environ, une partie du rayonnement entre dans le spectre visible. L’objet commence à rougeoyer (vers 700 °C), puis devient orange, jaune, et finalement blanc bleuâté à très haute température. La surface du Soleil, à 5 800 K, apparaît blanche. Le lien entre la couleur de la lumière émise et la température a été découvert en 1800 par l’astronome William Herschel, qui a mis en évidence le rayonnement infrarouge en mesurant la température au-delà du rouge dans un spectre solaire. Ce rayonnement invisible qu’Herschel nomma rayonnement calorifique est précisément celui qui est au cœur de l’effet de serre climatique et du refroidissement des satellites.



En classe

Cycle 3 : L’expérience de la télécommande infrarouge émerveille les élèves : on peut « voir l’invisible » grâce au smartphone. Discuter d’autres exemples de rayonnement invisible : les ondes radio, les micro-ondes, les rayons X. Pourquoi les télécommandes utilisent-elles l’infrarouge ? Simplicité, coût réduit, sans danger, portée limitée et suffisamment directionnel [4].

Collège : Reproduire l’expérience d’Herschel : avec un prisme et des sondes de température (FizziQ Connect), mesurer la température dans chaque zone colorée du spectre et au-delà du rouge. Découvrir que la zone la plus chaude est au-delà du visible [8].

Lycée : Introduire le spectre électromagnétique complet. Relier la longueur d’onde du maximum d’émission à la température par la loi de Wien : λ_max = 2 898 / T(K) en micromètres. Calculer que le Soleil (à 5 800 K) émet surtout dans le visible (~0,5 µm) tandis que la Terre (à 288 K) émet dans l’infrarouge (~10 µm).



La loi de Stefan-Boltzmann

En 1879, le physicien autrichien Josef Stefan a découvert une loi remarquable en analysant les mesures d’émission infrarouge réalisées par John Tyndall. La puissance totale rayonnée par un corps par unité de surface est proportionnelle à la quatrième puissance de sa température absolue.

P = ε × σ × A × T⁴ où P est la puissance rayonnée (en watts), ε l’émissivité (entre 0 et 1), σ la constante de Stefan-Boltzmann (5,67 × 10⁻⁸ W/m²/K⁴), A la surface (en m²) et T la température absolue (en kelvins).

Cette loi a des conséquences spectaculaires. Si l’on double la température d’un objet (de 300 K à 600 K), la puissance rayonnée ne double pas : elle est multipliée par 2⁴ = 16. C’est cette dépendance en T⁴ qui explique pourquoi les étoiles les plus chaudes sont aussi les plus lumineuses.

Exemple concret : un mètre carré de surface noire (ε = 1) à température ambiante (300 K) rayonne σ × 300⁴ ≈ 460 watts. Mais en pratique, cet objet absorbe aussi le rayonnement de son environnement. La puissance nette échangée est la différence : P_nette = εσA(T_objet⁴ – T_environnement⁴). Un radiateur de satellite tourné vers le vide (à 2,7 K) évacue toute sa puissance, car T_environnement⁴ est négligeable. Mais exposé au Soleil, il absorbe 1 361 W/m², ce qui limite sa capacité de refroidissement.


En classe

Cycle 3 et Collège : Mesurer avec des sondes connectées la température de surfaces de différentes couleurs exposées à une lampe. Constater que les surfaces sombres chauffent plus. Introduire la notion d’albédo et relier aux problématiques climatiques (fonte de la banquise, îlots de chaleur urbains).

Lycée : Calculer la puissance rayonnée par le corps humain (surface ~1,7 m², T = 310 K, ε ≈ 0,98) dans un environnement à 293 K. Résultat : environ 100 W nets, cohérent avec le métabolisme au repos. Calculer aussi la température d’équilibre d’une sphère noire à la distance Terre-Soleil : environ 279 K (6 °C), proche de la température moyenne terrestre sans effet de serre.



L’espace est-il froid ? Un malentendu tenace

Les films de science-fiction montrent régulièrement des personnages qui gèlent instantanément dans le vide spatial. Cette image est profondément trompeuse. La réalité est contre-intuitive : l’espace n’est ni chaud ni froid, c’est un isolant thermique quasi parfait.


La raison est simple : pour qu’il y ait une « température ambiante », il faut de la matière capable de transférer de la chaleur par contact (conduction) ou par courant (convection). L’espace est essentiellement vide : à peine quelques particules par centimètre cube, contre 27 milliards de milliards dans l’atmosphère au niveau de la mer. L’espace se comporte exactement comme l’intérieur d’un thermos, dont les parois à double vitrage enfermant du vide empêchent le café de refroidir.


Les conditions thermiques en orbite terrestre sont extrêmes, mais pas comme on le croit. La face d’un satellite exposée au Soleil peut atteindre +121 °C, tandis que la face à l’ombre peut descendre à –157 °C. La Station spatiale internationale subit ces écarts à chaque orbite de 90 minutes. Ce n’est pas un « congélateur géant », mais une alternance brutale entre fournaise et glacière dans un environnement où seul le rayonnement permet d’équilibrer les températures.


Alors, les films de science fiction nous trompent-ils avec ces images de corps soumis au vide et gelés ? Si un corps exposé au vide ne se refroidit pas instantanément, la peau peut tout de même givrer, mais pour une tout autre raison. Dans le vide, la pression est quasi nulle, ce qui fait chuter drastiquement le point d'ébullition de l'eau. Les fluides corporels, salive, larmes, humidité de la peau, se mettent alors à bouillir, provoquant un refroidissement local par évaporation, selon le même principe que la transpiration, mais beaucoup plus brutal. La peau peut donc givrer en surface, tandis que le corps dans son ensemble reste chaud longtemps. Un astronaute non protégé mourrait d'asphyxie et des effets de la décompression bien avant d'avoir froid.



En classe

Cycle 3 : Verser de l’eau chaude dans un thermos et dans un verre ordinaire. Mesurer la température toutes les cinq minutes pendant une demi-heure. Tracer les deux courbes de refroidissement. Le thermos garde la chaleur. Poser la question : « Et si on mettait un objet chaud dans l’espace, se refroidirait-il vite ? »

Collège : Débat guidé : montrer des extraits de films (2001, Les Gardiens de la Galaxie) où des personnages gèlent dans l’espace. Est-ce réaliste ? Quel mode de transfert est supprimé dans le vide ? Combien de temps faudrait-il réellement pour qu’un corps se refroidisse ? (Plusieurs heures, pas quelques secondes.)

Lycée : Calculer la température d’équilibre d’une sphère en orbite terrestre en fonction de son albédo et de son émissivité, en utilisant le bilan radiatif : flux solaire absorbé + infrarouge terrestre = émission propre.


Comment refroidit-on un satellite ?

Le contrôle thermique est un défi majeur de l’ingénierie spatiale. Chaque composant d’un satellite possède une plage de température de fonctionnement : les processeurs entre 0 °C et 85 °C, les batteries entre –10 °C et 45 °C, certains détecteurs infrarouges en dessous de –170 °C.


Les systèmes passifs

Les revêtements de surface constituent la première ligne de défense. Une peinture blanche réfléchit la lumière solaire (faible absorptivité) tout en émettant dans l’infrarouge (forte émissivité), favorisant le refroidissement. Les couvertures multicouche (MLI), ces « couvertures de survie » dorées des satellites, réfléchissent le rayonnement et réduisent les pertes thermiques. Les caloducs transportent la chaleur des composants chauds vers les radiateurs. Enfin, les radiateurs, grands panneaux blancs orientés vers le vide, évacuent la chaleur par rayonnement infrarouge.


Les systèmes actifs

Les résistances chauffantes empêchent les composants de descendre sous leur température minimale pendant les éclipses. Les boucles fluides pompées font circuler un liquide caloporteur entre les sources de chaleur et les radiateurs. Les cryoréfrigérateurs refroidissent les instruments nécessitant des températures cryogéniques, comme les détecteurs du télescope James Webb (à 40 K, soit –233 °C). Les matériaux à émissivité variable, à base de dioxyde de vanadium (VO₂), changent automatiquement d’émissivité selon la température : un thermostat passif [5].


En classe

Cycle 3 : Construire un « mini-satellite » avec une boîte en carton recouverte de différents matériaux (aluminium brillant, papier noir, coton blanc) et mesurer la température intérieure sous une lampe. Discuter : quel revêtement garderait un satellite au frais ?

Collège : Comparer les évolutions de température du mini-satellite avec et sans ventilation (convection forcée). Discuter : que se passe-t-il quand on supprime le ventilateur ? C’est exactement la situation dans l’espace.

Lycée : Calculer la surface de radiateur nécessaire pour dissiper 1 kW de chaleur dans l’espace (T_radiateur = 350 K, ε = 0,9) en utilisant la loi de Stefan-Boltzmann. Résultat : environ 1,5 m². Comparer avec la puissance d’un GPU Nvidia H100 (~700 W) pour mesurer le défi du refroidissement d’un centre de données orbital.


Serveurs IA : dans l’espace ou dans le Sahara ?

Elon Musk n'est pas le premier à aborder la question de placer des serveurs dans l'espace. En novembre 2025, une équipe de chercheurs de Google a publié un article scientifique détaillé proposant de construire des "centres de données" en orbite terrestre basse [2], constitués de flottes de satellites équipés de puces d'intelligence artificielle, alimentés par l'énergie solaire et reliés entre eux par des liens optiques à très haut débit. Maintenant que nous en savons plus sur la notion de température, que devons-nous en penser ?


Le refroidissement : le vrai défi

Sur Terre, les centres de données disposent des trois modes de transfert. La convection forcée, ventilateurs, circuits d'eau, tours de refroidissement, est le mécanisme principal. Un grand centre consomme jusqu'à 7,5 millions de litres d'eau par jour et jusqu'à 40 % de son électricité pour le refroidissement [3]. C'est coûteux, mais très efficace. Dans l'espace, seul le rayonnement est disponible pour évacuer la chaleur vers l'extérieur. Or, comme nous l'avons vu, c'est le moins efficace des trois modes à basse température. Un processeur graphique (GPU) de dernière génération dissipe environ 700 watts. Pour évacuer cette chaleur par rayonnement avec un radiateur à 80 °C (353 K, ε = 0,9), la loi de Stefan-Boltzmann donne environ 660 W/m² : il faut plus d'un mètre carré de radiateur pour un seul GPU. Un autre problème que soulève l'article de Google est que si les serveurs volent en constellation serrées, le rayonnement infrarouge émis par un satellite réchauffe ses voisins, réduisant l'efficacité de leurs propres radiateurs. Il faut donc concevoir la constellation de manière à minimiser cette interférence thermique. Et tout cet appareillage — radiateurs, caloducs, protections — doit être envoyé en orbite par fusée, à un coût significatif.


Le vide, loin d'être un réfrigérateur, se comporte comme un thermos qui emprisonne la chaleur. Comme le résume le professeur Josep Jornet de Northeastern University : sans système de refroidissement adapté, un processeur surchaufferait dans l'espace plus vite que sur Terre, car au moins l'air terrestre peut emporter une partie de la chaleur par convection [1].


Pourquoi l'espace ? La vraie motivation

La principale raison de ces projets n'est pas le refroidissement, mais l'énergie. Le Soleil émet une puissance de 3,86 × 10²⁶ watts, soit plus de 100 000 milliards de fois la production électrique de l'humanité. En orbite, les panneaux solaires reçoivent jusqu'à 8 fois plus d'énergie par an qu'un panneau situé sur Terre à moyenne latitude : pas de nuit (en orbite sun-synchrone aube-crépuscule), pas de nuages, pas d'atmosphère qui absorbe une partie du rayonnement. L'équipe de Google estime que si les coûts de lancement atteignent environ 200 dollars par kilogramme d'ici 2035, ce que les tendances historiques rendent plausible, le coût annualisé de l'énergie en orbite pourrait devenir comparable à celui des centres de données terrestres, de l'ordre de 600 à 3 000 dollars par kilowatt et par an. Le calcul économique repose donc avant tout sur l'accès à une source d'énergie quasi-illimitée, pas sur la facilité du refroidissement.


Alors, faisable ou non ?

Le développement de l'intelligence articifielle nécessite la création de nouvelles solutions technologiques si en même temps on souhaite suivre un développement durable. Plus qu'un problème de physique, c'est un problème d'ingénieirie. Les ingénieurs disposent de solutions, caloducs passifs, radiateurs dédiés, matériaux à émissivité variable, qui sont déjà utilisées sur des satellites et des stations spatiales. La Station spatiale internationale dissipe environ 100 kW grâce à 150 m² de radiateurs [6]. L'équipe de Google a par ailleurs testé ses puces TPU sous un faisceau de protons simulant les conditions de radiation en orbite, démontrant leur survie pour une mission de 5 ans. Ce sont des résultats concrets, pas de simples spéculations.

La question n'est donc pas de savoir si c'est physiquement impossible, mais si l'ingénierie peut rendre le refroidissement suffisamment efficace pour que les avantages de l'espace, énergie solaire quasi-continue, absence de consommation d'eau, pas d'emprise foncière, scalabilité potentiellement illimitée, compensent cette difficulté. Comme le note la Deutsche Bank dans une analyse récente, les obstacles sont « plus d'ingénierie que de physique » [7].


Le bilan comparé

Critère

Centre de données terrestre

Centre de données orbital

Modes de refroidissement

Conduction + convection + rayonnement

Rayonnement uniquement vers l'extérieur

Température extérieure

30 à 55 °C mais air disponible

–157 °C à +121 °C selon exposition

Efficacité du refroidissement

Élevée : ventilateurs, eau, évaporation

Limitée : grands radiateurs nécessaires

Eau nécessaire

Jusqu'à 7,5 millions de litres/jour

Zéro

Énergie solaire disponible

~1 000 W/m² (6–10 h/jour)

~1 361 W/m² quasi en continu

Coût énergétique annualisé

~570–3 000 $/kW/an

~810 $/kW/an (projection 2035)

Maintenance

Facile : techniciens sur site

Très coûteuse ou impossible

Risque de surchauffe

Faible si bien dimensionné

Élevé : le vide est un isolant


En classe

Cycle 3 : Débat : « Si tu devais installer un ordinateur très puissant qui chauffe beaucoup, tu le mettrais dans le désert ou dans l’espace ? » Mobiliser tout ce qui a été appris sur les trois modes de transfert.

Collège : Remplir le tableau comparatif Terre/Espace à partir des connaissances acquises dans les sections précédentes. Argumenter en faveur de chaque solution puis trancher.

Lycée : Calculer combien de mètres carrés de radiateurs seraient nécessaires pour refroidir 10 000 GPU dans l’espace. Comparer avec la surface de radiateurs de la Station spatiale internationale (~150 m² pour ~100 kW). Évaluer la faisabilité économique en incluant le coût de mise en orbite (~2 700 €/kg avec SpaceX) et avec tarif future de 250 €/kg ?



Conclusion : la force de l'esprit critique


Cet article n'a pas pour but de trancher le débat entre serveurs terrestres et serveurs orbitaux. Les ingénieurs, les économistes et les décideurs politiques auront le dernier mot. Notre propos est ailleurs.

Face à l'annonce spectaculaire de mettre des serveurs dans l'espace, de nombreux commentateurs, trompés par un manque de culture scientifique et par des représentations mal interprétées de certains films de science-fiction, ont conclu que la raison principale était que « le refroidissement est gratuit dans l'espace ».


Pourtant nous avons vu qu'à travers de simples raisonnements et des expériences réalisables chez soi ou en classe, il est possible de réfléchir à ces annonces, de poser le problème de manière rigoureuse et d'arriver à une conclusion surprenante : le vide spatial est un isolant, pas un réfrigérateur, et le refroidissement y est plus difficile que sur Terre, pas plus facile. C'est précisément l'objectif de la démarche d'investigation : partir d'une question concrète, mobiliser ses connaissances, expérimenter, raisonner — et oser se confronter à un problème qui semble hors de portée. Car cet exercice n'a rien d'inaccessible. Chacun dispose des outils pour le faire : les notions de physique apprises à l'école, la capacité de raisonner à partir de principes connus, et le courage de se lancer dans l'aventure.


Chaque nouvelle situation est une occasion d'apprendre, de raisonner et d'utiliser ce qui fait de l'être humain un être unique : son cerveau.



En savoir plus

[1] Dano, M. "Musk's massive space data center: Super scale or sheer folly?", Light Reading, février 2026. https://www.lightreading.com/satellite/musk-s-massive-space-based-data-center-super-scale-or-sheer-folly-

[2] Agüera y Arcas, B., Beals, T., Biggs, M., Bloom, J.V., Fischbacher, T., Gromov, K., Köster, U., Pravahan, R. et Manyika, J. "Towards a future space-based, highly scalable AI infrastructure system design", arXiv:2511.19468, novembre 2025. https://arxiv.org/abs/2511.19468

[3] Shehabi, A., Smith, S.J. et al. "United States Data Center Energy Usage Report", Lawrence Berkeley National Laboratory, LBNL-2024-1000, décembre 2024. https://eta-publications.lbl.gov/sites/default/files/2024-12/lbnl-2024-united-states-data-center-energy-usage-report_1.pdf

[4] Chazot, C. "Sept expériences pour comprendre l'effet de serre", FizziQ. https://www.fizziq.org/post/effetdeserre

[5] Shannon, S. et al. "Variable Emittance Coatings for Spacecraft Thermal Control", Surface Optics Corporation, 2025. https://surfaceoptics.com

[6] NASA. "Active Thermal Control System Overview", International Space Station Program. https://www.nasa.gov/wp-content/uploads/2021/02/473486main_iss_atcs_overview.pdf

[7] Deutsche Bank Research. "Space-based data centres — engineering challenges and economic outlook", 2026.


 
 
 
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